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Deux raisons m'ont poussé à me pencher sur le parcours de notre mère Cissé Kanté :  la première est d’ordre scientifique. Je m’intéressais tout simplement à l’histoire de sa famille, une famille qui a une trajectoire atypique liée à l’activité de la forge. A ce titre, elle m'a accordé une entretien passionnant dans le cadre de mes enquêtes de terrain en 2013 à Bakel (Sénégal). La deuxième raison est affective. Je voue une grande admiration pour elle tout comme les jeunes de son quartier. Je souhaitais lui rendre un hommage bien mérité. Elle est unanimement reconnue, en tout cas de la bon nombre de Bakélois, comme étant une femme modèle du Ka (maison en soninké), une véritable gardienne du temple grâce à sa gentillesse, sa discrétion, sa douceur, sa bienveillance, son sens de l'écoute, j’en passe. Pourtant sa trajectoire n'a pas été un fleuve tranquille ! Récit d'histoire...

Cissé Kanté naquit en 1952 au Congo Brazzaville. C’est à l’âge de 8 ans qu’elle rentra à Bakel alors qu’elle faisait la classe de CP à l’école primaire. Son père feu Gandé Kanté est originaire du village de Tuabou (Sénégal). Après une longue expérience dans l’activité traditionnelle de la forge, celui-ci prit le chemin de l’exil pour s’installer au Congo à l’âge de 20 ans. Il devint alors un employé de l’administration coloniale et y exerce le métier de conducteur puis chef de train dans les chemins de fer Congo-Niger, ainsi jusqu’à la retraite. Il faut rappeler qu’avant la France, le Congo et le Côte d’Ivoire étaient les destinations privilégiées des populations de la vallée du fleuve notamment les Soninké. Cette attraction s’expliquait par la présence de ressources minières et minéraliers dans ce pays mais également par la floraison de l’activité commerciale (or et diamant). La pratique de la forge constituait un capital symbolique et une expérience déjà utile pour Gandé, facilitant ainsi sa reconversion vers un autre travail manuel en rapport avec le fer. Cette reconversion professionnelle résultait d’une stratégie d’adaptabilité à un contexte particulier. Au XIX siècle, le Congo accueillait la majorité de migrants ouest africains. C’est pour dire que Cissé Kanté a connu l’ « exil » depuis qu’elle était dans le berceau.

Gandé Kanté était resté quarante-trois ans au Congo sans donner de nouvelles (la méthode employée par les migrants durant ces années était d’envoyer une missive à travers une tierce personne ou d’envoyer une lettre). Mais cela ne signifie guère une rupture familiale. Puisqu’au Congo, il était sous la responsabilité du grand marabout et commerçant El hadji Mamadou Sikhou Dramé (du quartier Modinkané de Bakel). Ce dernier avait son « faabaxu » (tuteur légal). La coutume soninké veut, lorsqu’un individu migre d’une localité vers une autre, qu’il soit sous les auspices d’une personne qui a le même âge que son père. Celui-ci peut être un « jaatigui » pour lui. Il peut l’assister en toute circonstance. Il joue en gros le rôle d’un père à travers l’assistance et la protection. Le migrant doit aussi l’avertir de toutes ses entreprises y compris son projet de mariage.

Sa maman, Aissatou Diop, d’origine wolof (Sénégal), était la deuxième épouse de son père. Ce dernier avait d’abord épousé une Congolaise dans les années 1930. Avec elle, il eut deux enfants connus : Silman et Seydou dit Thithi. Au décès de la congolaise en 1950, Gandé prit un congé et retourna au Sénégal avec ses enfants. Il voulait leur inculquer les valeurs soninkées et l’éducation islamique. Comme chaque voyage, Gandé empruntait le bateau. Il quittait ainsi Pointe Noire pour Dakar en faisant escale à Abidjan pour voir la famille. Une fois à Dakar, il prenait le train jusqu’à Kidira ; et de là il atterrissait à Bakel par voie fluviale. A Bakel, il passait un moment chez feu Thiondy Cissé, son beau-frère avant d’aller à Tuabou. Durant ce bref séjour à Tuabou, il repartit ses enfants entre les membres de la famille élargie. Les trois garçons sont allés apprendre le Coran chez El Hadji Mamadou Sikhou Dramé à Bakel. Les deux filles Amintaa et Awa (finalement mariée au Boundou) ont été confiées à la sœur de Gandé, Aminta Kanté à Bordé (village à quelques kilomètres de Bakel).

Ganda finit par retourner au Congo en fin 1950 et se maria de nouveau. Son second mariage avec Aissatou Diop, une jeune wolof née au Congo mais originaire de la ville de Saint-Louis (Sénégal), eut lieu au Congo. Et leur union a été portée par la vieille amitié qui liait les deux grands marabouts : feu El Hadji Mamadou Sikhou Dramé (Bakel, les Dramé assistaient aux évènements de Tuabou) et l’imam d’alors de Brazzaville feu El hadji Almamy Sy (originaire du village de Yaféra). C’est auprès de ce dernier qu’Aïssatou Diop (confiée à Daado Timera de Yaféra) avait fait ses humanités. Avec celle-ci, Ganda eut Cissé, Sidinké, Djiby, Daouda…

C’est au bout de quarante ans c’est-à-dire vers 1960 (donc si l’on en tient à cette date, Gandé Kanté aurait migré au Congo vers 1919 et sa date de naissance se situerait vers 1899, sachant que son départ eut lieu quand il avait 20 ans), son père Gandé revint une première fois au pays après avoir pris un congé professionnel. Une fois au pays, il prit une troisième épouse Cissé Mbatta et retourna avec elle au Congo. Avec elle, ils ont eu comme enfants Diani née en 1953, M’batta née en 1957. Ses enfants Djiby et Daouda étaient confiés à Ibrahima Sambakhé. Ils devaient être initiés aux travaux de la forge en même temps poursuivre l’école française. Cissé et Sindinké restèrent chez la famille Cissé.

La maman de Cissé voulait qu’elle aille avec son homonyme. Elle rejoignit la maison paternelle. Mbatta et N’diany Kanté restèrent avec leur père. Mais elles finirent par rejoindre leur maman mariée une deuxième fois à la famille Cissokho. Sindinké resta avec Toubabou Sakiliba et Cissé Kanté se retrouva avec Farmata Dimmé. C’était en Octobre 1961. En ce moment, Sidinké était au CE2 et Cissé au CP2. Les autres ont toutes commencé leurs études à Bakel. Sindinké Kanté était la première fille admise à l’école normale des jeunes filles de Thiès (d’autres versions disent M’bour) à Bakel en 1965. 

Trois ans après c’est-à-dire en 1961-62, Gandé rentra définitivement au Sénégal après la retraite plus précisément dans son village natal à Tuabou. C’est après ce retour q’u il a fini par « partager » ses enfants entre les femmes de la grande famille : Cissé a été confiée à Farmata Dimé (épouse de  feu Thiondy Cissé), Sidinké à Toubabou Sakiliba ( autre épouse de Thiondy Cissé). Ses sœurs M’batta et N’diany ont suivi leur mère remariée à Famankhan Cissokkho (montagne centrale) où elles connurent l’école et le mariage. Comme sa demi-sœur Ndiani, Cissé Kanté passa une grande partie de son enfance, l’on peut dire heureuse mais perturbée, entre ces deux localités. Comme elle était avec la troisième épouse de son père considérée comme une tante, elle finit par la suivre (probablement sa mère n’était pas rentrée à Tuabou).

Entrée à l’école française en 1959, Cissé Kanté obtient son entrée en sixième par la section normale en 1966-67 à l’école régionale de Bakel (actuelle école primaire Ibrahima Malal Diaman Bathily de Bakel). C’est lorsqu’il était en cours de sixième de collège qu’arriva la fameuse grève de mai 1968 (année de l’emprisonnement de Modibo Keita par Moussa Traoré). Elle perd ainsi une année à Tamba (A cette époque Bakel ne disposait pas de Collège). Elle resta à Tamba pour poursuivre ses études jusqu’en classe de quatrième (1969-70; entre 1967-68, il était en sixième; et cinquième entre 1968-69 où il y a eu une année blanche). C’est en classe de quatrième qu’émergea un projet de mariage.

Même après les indépendances du Sénégal en 1960, rares étaient les filles (y compris celles qui étaient scolarisées) qui osaient braver la décision parentale lorsqu’un projet de mariage était engagé. Non pas qu’elles n’avaient pas les arguments pour faire face mais c’était plus pour ne pas mettre en péril le ménage de leurs mères. Puisque l’arme principale, dont les pères usaient était la répudiation et le divorce de celles-ci en cas d’opposition venant de leurs filles à propos du mariage et du choix du candidat. Chose qui réconfortait l’autorité parentale.

Cissé et sa sœur N’diany étaient des filles brillantes à l’école. Mais selon la famille, leurs études devaient s’arrêter là. Elles finissent par être mariées. Cissé resta chez la famille Cissé et se marie en 1969 à Yamadou Cissé, cousin de Thiondy (ce dernier a demandé la main de Cissé à son père qui était son ami et beau-frère). N’Diany se marie à la famille Thiam en janvier de la même année. Après le mariage, leur père était allé déclarer l’événement à la caisse de sécurité sociale à Kaolack pour arrêter les aides alimentaires.

Les études s’arrêtèrent. Cela n’est pas surprenant. Cela relèverait du miracle de faire de longues études et de s’occuper d’une grande famille à cause certainement des exigences du ménage et du poids de l’environnement familial. Son parcours scolaire n’a été néanmoins un gâchis. Puisqu’elle finit par décrocher un poste au district sanitaire de Bakel. Pourtant son souhait était de devenir soit une secrétaire soit une sage-femme ou une enseignante comme sa sœur Sidinké.

Elle continue d’être cette éducatrice exemplaire et un modèle de mère de famille ne faisant pas la différence entre ses enfants et les enfants des autres. Elle intervient dans les conflits à l’intérieur de la famille, du clan, du quartier et même de la ville de Bakel. Elle dit tirer cette qualité de Thiondy Cissé, celui qui l’a élevé et à qui il doit tout. Cissé KANTE est une femme au grand coeur. bakelinfo.com lui avait déjà consacré un large portrait dans ses colonnes. 

Saliou DIALLO, Doctorant à Poitiers 

Photo : Saliou Diallo

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