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tinkoto

Dans les douillets bureaux de Dakar, on en parle avec des «il paraît».  Mais sur le dur terrain, le trafic de l’or est une riche réalité. Surtout à Tinkoto. Niché en pleine brousse et difficile d’accès, ce gros village du Sénégal oriental, peuplé de quelque 8.700 âmes : Sénégalais, Guinéens et Maliens, est dirigé d’une main de fer par son Dougoutigui, Bambo Cissokho. Un magnat de ce business florissant et illicite du métal jaune, qui règne en maître absolu sur les hommes et les pierres. Voyage mouvementé à 800 kilomètres de Dakar sur la piste des trafiquants d’or, véritables sangsues de l’économie nationale.    

 

L’obscurité va bien à Kankoumassa. Elle l’entoure d’un voile de mystère et le protège contre le mauvais œil. Elle le conforte dans ses faux airs de cimetière abandonné où quelques mineurs paumés viennent chier sur les morts pour s’attirer la sympathie des Djinns. Kankoumassa est immense, mystique, froid et redoutable. Le monstre parle de ses entrailles et, par la magie des échos, répercute jusqu’au tournis, le moindre bruit. Il transforme le souffle du vent en chœur d’ouragan et les chuchotis des gardiens en timbre de cyclone. Son tout défraie. Son rien effraie. «On dirait que t’as peur», souffle Bourama, de sa voix de Stentor. Le mec est une brute de décoffrage, fils de la montagne qui a appris à (sur)vivre en éviscérant la roche, comme on vide une truie. Jour et nuit. A la recherche de quelques précieuses pépites d’or vendues à vil prix à de riches businessmen étrangers. Un trafic illicite du métal jaune, qui coûte des milliards Cfa par an à l’Etat du Sénégal, presque incapable de contrôler pareille manne financière. Comme l’étranger et sa crainte face au ténébreux Kankoumassa. «Peur ? Non, du tout. On a vu pire», répond-on à Bourama. Lui, n’en croit pas ses oreilles. Il en rit, se moque de la poltronnerie des jeunes citadins, qu’il caricature comme des «garçons aux corps de femmes et au cœur de chérubin.» Pendant des minutes, Bourama s’en donnera à cœur joie. Il joue même des pieds pour simuler la présence d’un reptile. Summum d’une farce un peu trop puérile.

Escadron de la mort

La nuit s’avance sur Kankoumassa et la toute nouvelle mine clandestine, nichée au nord-est de Tinkoto, patelin burlesque qui se dispute la capitale aurifère du Bélédougou avec Sambarambougou, Diyabougou et Kharakhéna gagne en opacité. En dangerosité aussi. Des hordes de mâles, sorte d’escadron de la mort, rejoignent la mine par des chemins détournés. A vélo, à moto ou à pieds, ils déboulent, comme des fantômes sortis d’un film d’épouvante, armés de marteaux, de burins et d’outils de forage de toutes sortes. Ils s’avancent par petits groupes, presque chacun avec son arme et sa bouteille. «Pour la plupart, c’est de l’alcool qu’ils ont entre les mains. C’est pour faire des offrandes aux Djinns avant d’entrer dans la mine ou de commencer le forage», glisse Bourama, un tantinet malicieux. Oubliant, par extraordinaire, de révéler que l’alcool sert aussi à désinhiber les esprits superstitieux de tous ces mineurs soulards, solides gaillards, épicuriens revendiqués, échappés d’horizons divers (Guinée, Sierra Léone, Côte d’Ivoire, Burkina, Nigeria etc.) et toujours prêts à en découdre pour une pierre. De sanglantes rixes, aux allures d’épuration ethnique, qui finissent le plus souvent dans les couloirs morbides des hôpitaux de la région. Dans les tiroirs des morgues, faisant du Sud-Est du Sénégal (Kédougou) la zone la plus criminogène du pays. D’où la mesure prise par  l’Etat, profitant de la psychose de la maladie à virus Ebola, de fermer tous les «Diouras» (mines clandestines) depuis le 14 aout 2014. Une décision respectée au tout début, mais aujourd’hui foulée aux pieds par des mineurs clandestins qui continuent d’exploiter le sous-sol sénégalais et de vendre son or au-delà de ses frontières poreuses. «Rien que pour l’année 2014, explique un haut gradé des Douanes sénégalaises, ce sont d’importantes quantités d’or qui ont été saisies dans la zone. La valeur numéraire dépasse les centaines de millions. Et comprenez que si un (01) fraudeur est arrêté, il y a cinq (05) autres qui ont passé la frontière.»  Des chiffres effarants qui font froid dans le dos de l’économie nationale.

Bambo, le «Escobar» de Tinkoto

Engourdi  il y a quelques heures, le «Dioura» s’est subitement réveillé de son coma artificiel. Il a retrouvé ses esprits humains, mais marche au rythme de ses obscures croyances. Il est en transe et parle malinké, soninké, bambara, peul ou dioula. Il pue l’alcool et supplie les Djinns, et non Dieu, de le protéger contre un malheureux accident. Contre la mort. Mais également, de le gratifier d’une bonne trouvaille. Quelques grammes d’or suffiront. De quoi entretenir l’espoir, exploiter un bon filon. Pour des années et des années. Les minutes passent et les prières s’intensifient. Un long bourdonnement et voilà les premiers qui se lancent dans la corvée. Coup de bédane étincelant sur la pierre. Homme glissé au fond d’un trou d’une vingtaine de mètres avec l’aide d’une corde. Gestes d’énervement, cris d’avertissement. Le corps en nage, les muscles à bout. Le spectacle, digne d’un camp de concentration, dure toute la nuit. Ou presque. «Sans grand résultat». Et sans l’ombre des vrais tenants de ce biz, florissant, mais illicite. Et dont le big boss n’est autre que le Dougoutigui de Tinkoto, le tout-puissant Bambo Cissokho.

A la tête d’une milice privée (Tinkoto Sécurité) et d’une Armée de bras qui explorent les mines aurifères pour son compte, Bambo, la cinquantaine, petit bout d’homme généreux et condescendant, est pour Tinkoto, ce que Escobar (Pablo) fut pour Medellin (Colombie). Il est à la fois, le papa poule et le père fouettard. Celui qui donne les ordres et qui rend la justice. En l’absence de poste de police et brigade de gendarmerie à Tinkoto, il s’est autoproclamé Chérif et a «sa propre prison», selon une indiscrétion.

Ce matin-là, on le retrouve chez lui, sous la hutte devant sa case de Dougoutigui, entouré de différentes personnalités venues de tout le Bélédougou. De Sabodola à Mandankholing. De Khossanto à Bembou. Et tout le monde lui voue un grand respect. Lui fait presque acte d’allégeance. Calfeutré dans un douillet fauteuil, une paire de menottes posées à côté sur un plateau en caoutchouc, «le chef», comme on l’appelle à Tinkoto, questionne, en malinké, sur l’objet de notre visite, par le biais d’un agent de sa… sécurité. L’homme de confiance du boss s’appelle Diallo. Un rondouillet garçon d’origine guinéenne, comme la femme du chef, au teint clair et à la bouille de pacha.  «Le chef demande ce que vous êtes venus faire ici», traduit-il, mot pour mot. Après exposé des motifs de notre présence sur ses terres riches en or et où il règne en maître absolu, Bambo hoche la tête. Ce sera sa seule réponse, compréhensible de tous. Surtout des non initiés à sa langue maternelle. Le reste, il le baragouine en malinké. «Le chef dit qu’on aille faire un tour dans le village. Allez à la rencontre des populations avant de revenir à lui. En tant que chef, il sera le dernier à parler.» C’est comme ça. Les désirs de Bambo sont des ordres. A exécuter sans murmure ni rien.

«50 millions en une opération»

La promenade de santé dure des heures. Des centaines de minutes à crapahuter dans les rues insalubres et poussiéreuses de Tinkoto où des femmes, face à la dure loi de la fermeture des Diouras (sites d’orpaillage) qui frappent leurs maris, pas aussi riches que le Dougoutigui, balaient la rue à la recherche de quelques pépites d’or. «Avec ça, elles peuvent trouver un troisième ou un cinquième du gramme d’or qu’elles vont revendre dans les 7 500 FCfa pour assurer la dépense quotidienne», explique Diallo. Et l’homme de confiance du chef d’avouer son implication dans le trafic d’or. Sans jamais dire jusqu’à quel niveau. «Personnellement, je suis propriétaire d’un Dama (petite mine), mais les choses ne vont pas très bien. Pour le moment. On ne gagne presque rien.»  Est-il une fois tombé sur une mine qui regorgeait d’or ? Combien de kilos a-t-il récoltés ? Combien de millions s’est-il fait ? «C’est évident que j’ai gagné de l’argent avec mes mines. Mais ce n’est pas beaucoup. Il ne faut pas oublier qu’une mine, ça demande de l’investissement. Il y a les frais de forage, les salaires des employés, leur manger etc. Donc, on ne peut pas faire le bilan d’un coup. Il y a beaucoup de choses qui entrent en jeu.» Soit ! Mais à qui vend-il son or ? Sans hésiter, Diallo montre du doigt une hutte de «balanciers», nom donné aux acheteurs d’or étrangers installés à Tinkoto.

Venus pour la plupart du Mali ou de la Guinée voisine, les «balanciers» ne sont que des mandants des riches comptoirs d’or installés dans leurs pays respectifs. Derniers du bout du bout de la chaîne des représentants des riches joailleries occidentales, ces négociants très immoraux, débarquent à Tinkito dans le but de se faire beaucoup de bénéfice sur le dos des orpailleurs sénégalais. «Ils (les balanciers) sont très organisés et on ne peut rien contre eux», explique Ngary Diop. D’origine dakaroise, le quadra, qui a tout boudé de la capitale sénégalaise pour la brillance de l’or de Tinkoto, semble vivre un mal-être profond. «Au-delà de la fermeture des Diouras, qui nous affecte tous, le peu d’or qu’on arrive à avoir est acheté à vil prix par ces sangsues. Il y a quelques semaines, les balanciers maliens se sont retrouvés entre eux et ont unanimement baissé le prix du gramme d’or, de 17 000 FCfa à 16 000 FCfa. 1000 FCfa de baisse en une journée, c’est énorme ! Même à la bourse, ça ne se passe pas comme ça», poursuit-il, amer. Mêmes récriminations chez son collègue, Séga Cissokho : «Au lieu de fermer les Diouras, l’Etat devait chercher à nous défendre contre l’impérialisme malien. Ils viennent ici, nous imposent leur prix et partent avec l’or. Tout cela, parce qu’ils n’ont pas de concurrents. Parce qu’au Sénégal, l’Etat refuse de s’impliquer dans l’achat de l’or.»  D’organiser sérieusement le secteur. Aussi riche en blé qu’une ruche en miel. «Si les choses marchent bien, un propriétaire de mine peut gagner plus de 50 millions en une opération», souffle Boukary Cissokho, orpailleur résidant à Sabodola et ami de Bambo.

«C’est vrai que le trafic d’or existe»

«On a fait le tour. On peut rentrer maintenant.» Les yeux rivés sur l’horloge de son téléphone Smartphone, Diallo invite au retour auprès du chef. L’heure coïncide avec celle du repas, ce que recherchait Bambo, qui, souffle-t-on à Tinkoto, gratifie toujours ses hôtes de ses largesses. «Bambo, il est toujours prêt», sourit un de ses affidés. Ça sent la corruption… alimentaire. Un procédé que le chef maîtrise à merveille et qu’il ne manque jamais de dérouler. Dans ce coin où le plat roi est la sauce gombo sans huile de palme sur du riz blanc, le très «affable» Bambo paie le «Dibi (viande grillée)» à ses hotes. A la place de la bouillie de maïs le matin, le chef propose du pain beurre avec café au lait. Une marque d’estime peu cher dans un village où l’or se ramasse au pied des cases, mais qui ne relève pas du hasard. Primo : il assure son  rang de chef. Secondo : il soigne son image dorée de grand manitou de Tinkoto. «Vous êtes revenus ?», demande-t-il. Avant d’enchaîner : «On peut maintenant faire l’interview, mais je vais être bref.» On se lance, sans perdre une minute. On essaie d’éviter les questions qui fâchent, en essayant de les contourner. De les glisser dans les moments où le chef se sentira en confiance. Mais Bambo s’en fout. Lui ne porte pas de gants. Il attaque les mains nues, juste avec une très grande bague en argent massif à l’annulaire. «C’est vrai que le trafic d’or existe», reconnaît, d’emblée, Bambo. L’aveu est de taille. Mais le reste du discours du chef est de la roupie de sansonnet. En chef malicieux et ingénieux, Bambo calque son verbe sur la souffrance de son peuple pour justifier son juteux trafic. «Que veut le gouvernement ?» Demande-t-il, tout haut. L’assemblée retient son souffle. Bambo enchaîne : «Qu’est-ce qu’ils veulent ? Qu’on meure de faim. Ils veulent que les gens qui sont nés dans ce métier d’orpailleur, qui ont été élevés dans ça et qui nourrissent aujourd’hui leurs familles grâce à ça, mettent fin à leur travail ? Est-ce que les autres corps de métier du pays accepteraient cela ? Je ne crois pas. Je suis d’accord qu’on doit réguler le secteur, mais au bénéfice des populations et non des riches sociétés minières qui pillent nos ressources. Je suis aussi d’avis que les gens doivent travailler la terre et tout. Mais tout cela demande l’accompagnement de l’Etat. Pour aller cultiver, il faut du matériel, des semences etc. Pour moi, le problème est ailleurs. Ce qu’ils appellent trafic n’en est pas un pour moi. L’urgence de l’heure, c’est la réouverture des Diouras. C’est impératif, sinon les gens vont mourir de faim ou de maladie. Ils n’ont plus rien et c’est aussi dur pour moi que pour les autres.» Voilà le speech du chef. Voilà qui est clair.

Le reste des questions, à savoir, comment apprécie-t-il en tant que chef de village et propriétaire de mines, les patrouilles de la gendarmerie, qui arrêtent les orpailleurs récalcitrants ? Quelle est son opinion sur la délivrance des cartes d’orpailleur, enclenchée par l’Etat ? Bambo effleurera juste les questions. Sans jamais entrer dans le fond. Comme s’il voulait dire que tout cela est injuste et ne méritait pas qu’il s’y attarde. Car, interdiction ou pas, le chef fera travailler ces gars. Interdiction ou pas, Tinkoto trouvera les moyens d’exploiter et de vendre son or. Et Bambo restera le fraudeur en chef. Le premier suspect qui ne sera jamais inquiété. Allez savoir pourquoi…

PAPE SAMBARE NDOUR

(Envoyé spécial à Tinkoto)

Les cartes «hors-pailleurs»

Pour  assainir le secteur, l’Etat, qui a fermé, le 14 aout dernier, tous les Diouras de toute la région de Kédougou, a décidé dernièrement de doter tous les orpailleurs d’une carte, sorte de permis d’exploitation. Une décision saluée à l’unanimité, ou presque, par les miniers du Bélédougou, qui ont vite pris d’assaut les centres de délivrance. Mais quelques semaines après le commencement des opérations, l’enthousiasme du début semble laisser place à un douloureux constat d’échec. D’abord, «il y a eu le problème de la disponibilité des cartes», explique le Dougoutigui de Mandankholing. Le chef Moussa Danfakha, a vu sa femme, Khadidia Cissokho, faire le tour des centres de Khossanto et de Kédougou, avant finalement de décrocher le sésame à Salémata. «Après avoir loué une voiture 7 places, passé la nuit presque à la belle étoile et déboursé 6 000 FCfa», précise le Dougoutigui de Mandankholing.

Autre problème lié à la délivrance des cartes : la suppression de certains papiers administratifs qui, aux yeux des populations, rendaient les cartes plus fiables. «Avant, on nous demandait de fournir un certificat de nationalité ou un casier judiciaire, je ne sais plus, explique Daouda Cissokho, rencontré au village carrefour de Bembou. Mais aujourd’hui, on fait la carte à des gens sur présentation de la seule carte d’identité sénégalaise. Or, tous les Guinéens et autres Maliens, qui ont séjourné durablement à Kédougou, ont la carte d’identité sénégalaise. Ce n’est pas sérieux !»

PAPE. S. NDOUR

(Envoyé spécial à Tinkoto)

Main ou pied cassé, éraflures au corps

S’il y a un corps de l’Etat que les orpailleurs traditionnels ne veulent plus voir à Tinkoto, c’est bien la gendarmerie nationale. En patrouille permanente dans le secteur depuis la décision de fermeture des Diouras, elle veille à l’application de la loi, comme une lionne sur ses petits. Du coup, elle gêne et est accusée de diableries de toutes sortes. «Quand ils nous surprennent dans les Diouras, ils nous frappent et nous traitent comme des moins que rien et confisquent nos motos, machines et autres outils de travail», accuse C. K., un jeune orpailleur qui dit avoir été malmené par les hommes en bleue. Vrai ou faux ? En tout cas, à Tinkoto, beaucoup d’orpailleurs traditionnels souffrent de blessures au corps. Certains ont la main ou le pied cassé, d’autres des éraflures à la tête ou au buste. Mais ces blessures ne semblent pas être seulement l’œuvre des gendarmes. «Les blessures graves, comme les fractures et autres, explique M. N., sont contractées lors de courses-poursuites avec les gendarmes. Certains sont tombés dans les trous (souvent profond d’une trentaine de mètres), les autres ont buté sur des arbres. Donc, on ne peut pas dire que ce sont les gendarmes, mais ils sont en partie responsables.» L’accusation est facile.

PAPE S. NDOUR

(Envoyé spécial à Tinkoto)   

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