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Modibo_Malien

« Il y a un proverbe chinois qui dit : ne vous mettez pas en avant, mais ne restez pas en arrière. Je trouve que ça me correspond bien. » Dans un bar à proximité du RER A, Modibo commande un chocolat et un jus d’orange. Au premier regard, il en impose : 1 mètre 87, des épaules larges, le regard noir, une chemise boutonnée jusqu’en haut. Mais dès qu’il ouvre la bouche, sa voix détonne : tranquille, douce, à peine perceptible quand les bruits avoisinants se font plus assourdissants. Une voix qui se perd complètement quand il aborde le conflit actuel au Mali. Ce pays, celui de ses parents, il n’y avait jamais mis les pieds avant ses 8 ans. Le déclic se produit 10 ans plus tard : à l’époque, il n’a pas le brevet, enchaîne les « conneries de première catégorie » et son père décide de l’envoyer au Mali, pour « prouver qu’il est un homme »… Avec Modibo, nous débutons notre série sur les jeunes Maliens.

 

Modibo, quel est ton premier souvenir du Mali ?

 La chaleur ! J’avais 8 ans, c’était la première fois que je prenais l’avion, et c’était bizarre parce que tout le monde savait qui j’étais, et moi, je ne connaissais personne. On te montre des gens en te disant « c’est ton cousin », « c’est ta tante », c’est très étrange. Là-bas, t’es un « Français noir ». Je me souviens aussi que les gens étaient heureux alors qu’ils n’avaient rien. La richesse du pauvre comme on dit.

T’es retourné au Mali quand t’avais 17 ans, mais là, contraint et forcé…

Oui, j’étais en pleine dérive on va dire. J’avais des soucis scolaires, 17 ans et pas le brevet. Mon père, il m’a dit : « Ah tu penses que t’es un homme, et ben on va voir si t’es un homme » et il m’a envoyé au fin fond du Mali, dansla région de Kayes (voir carte), d’où mes parents viennent. Les deux premiers mois, ma mère était là, après elle est retournée en France. Je sais que ça été dur pour elle. Là-bas, je bossais dans les champs, le maïs, la canne à sucre, tout ça. Tu sais, y’a un proverbe qui dit que pour savoir où aller, faut savoir d’où tu viens. Je pense que j’avais besoin de savoir d’où je venais. Un vrai besoin.Les 6 premiers mois, c’était bien, j’avais l’impression d’apprendre plein de choses. J’ai commencé à m’intéresser à la culture soninké, je me suis amélioré en bambara, j’ai appris le partage. Après 6 mois, je vais pas te cacher que c’était de plus en plus dur. Je pensais « ça y est, stop, je suis un homme, j’ai plus de temps à perdre ». Et puis au bout d’un an et demi, mon père s’est dit « c’est bon, il a compris. »

Tu dis que ça a été un déclic pour toi, cette période. Qu’est-ce que t’en as retenu ? 

J’ai compris ce que c’est d’assumer un foyer, une famille, ce que c’est de se prendre en main. Au Mali, je me suis juré que, quand je reviendrai en France, je serai utile. Utile pour moi-même déjà, de pas perdre du temps comme je l’avais fait avant. Utile pour ma famille, parce que je leur dois tout, et puis je suis l’aîné. L’aîné, ça doit filer droit parce que sinon, tes petits frères et sœurs, ils déraillent aussi. Avant, j’étais la risée de ma famille, et là je suis devenue la fierté. Maintenant, mon père, c’est mon confident, mon meilleur ami. Mon héros, même. Tu sais, tant que mes parents sont fiers, même si j’ai tout le monde derrière moi, je m’en fous. Et puis je veux aussi être utile pour le Mali, pour la culture soninké. En fait, tu prends conscience de la chance que t’as. Rien que le paludisme, par exemple. Je l’ai eu, j’étais couché pendant deux semaines, presque dans le coma, j’ai cru que j’allais mourir. Quand ça t’arrive, tu prends conscience des choses. Quand t’es rentré en France, après un an et demi, t’as cherché du boulot ? J’ai repris une formation, fallait que j’avance, que j’aille vite, j’avais déjà perdu trop de temps. Et tu vas voir, ça s’est bien enchaîné, je me suis acharné : CAP de vendeur produits frais, bac pro (même si tout le monde me disait qu’on ne me prendrait pas), centre de formation en vente, prospection et négociations, en alternance. Je suis sorti, j’étais commercial. Et maintenant, à 26 ans, je bosse pour une grosse entreprise américaine, je gère une équipe de commerciaux, des gens qui ont des bac + 5. Je te dis, j’ai pas de temps à perdre. C’est peut-être pour ça qu’on me dit souvent que je fais plus vieux que mon âge. Je suis peut-être plus mature, plus serein.

Tu dis que tu veux être utile pour le Mali. Comment ? 

Depuis 2010, j’y vais environ deux fois par an… Je fais partie d’une asso soninké qui a organisé le premier festival soninké en 2011. En 2012, j’ai rejoint le comité de pilotage pour aider à l’organisation. C’était magique, le meilleur voyage de ma vie. Le Mali, en 2003, j’étais forcé d’y aller. Là, c’était pour le plaisir, c’était fantastique. En plus, c’est un festival qui rassemble des gens du Mali, bien sûr, mais aussi de la Mauritanie, de la Gambie, de plein d’autres pays. Moi, je ne sais pas si c’est parce que j’ai moi-même une double-culture, mais je m’intéresse à tout, je suis comme une abeille, dès que y’a du bon miel, je prends.Par contre, je ne pense pas être capable d’aller vivre là-bas. Faire la navette, oui, avoir des projets là-bas, des projets financiers par exemple, oui, mais pas y vivre. Ma vie, elle est ici aussi, en France. C’est mon pays, là où je suis né.Comment tu vis la guerre au Mali actuelle ? C’est dur de te parler de ça… Chez nous, on est très pudiques… Je pensais que ça allait se régler dans le pays, maintenant c’est aux yeux du monde, on en parle dans les journaux, et ça me fait très mal. J’ai du mal à réaliser, c’est comme si c’était un cauchemar. J’aimerais bien que ce soit un cauchemar… En fait, j’ai beaucoup de difficultés à parler de tout ça. À chaud, j’étais content que la France intervienne, mes deux pays qui s’entraident, après je me demande aussi pourquoi elle le fait, quels sont ses intérêts. Le seul truc, c’est qu’il faut que tout ça se règle vite, que chacun prenne ses responsabilités. C’est toujours ça le fond du problème : prendre ses responsabilités. Mais là, je te parle plus avec ma bouche, je te parle avec mon cœur.

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