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Cheikh Anta Diop est parti avec son vœu de voir l’Afrique unie dans le cadre d’un Etat fédéral. Cependant, cet aspect peut être considéré comme la face visible de l’iceberg, car aujourd’hui l’œuvre du savant est quasi-inconnue du grand public. 30 ans après sa mort, Le Quotidien a donné la parole à certains de ceux qui l’ont pratiqué afin de donner des pistes qui pourraient transformer les rêves de l’Egyptologue en réalité. 

 



Il a consacré toute sa vie à tenter de faire briller le flambeau de l’Afrique et des Africains face à la domination occidentale. Il y a 30 ans, un 7 février 1986, était mort l’un des grands intellectuels que l’Afrique ait connus, en l’occurrence Cheikh Anta Diop. Avec Théo­phile Obenga et Asante Kete Molefe, il est considéré comme l’un des inspirateurs du courant épistémologique de l’Afrocentricité. En 1966, lors du premier Festival mondial des Arts nègres de Dakar, Cheikh Anta Diop a été distingué comme «l’auteur africain qui a exercé le plus d’influence sur le 20ème siècle». Aujourd’hui,  la plupart de ses combats qui tournaient autour de la promotion de langues africaines, de l’antériorité de la civilisation noire, la création de l’Etat fédéral d’Afrique sont toujours d’actualité au Sénégal. «Son œuvre  scientifique doit d’abord être prise en charge par les universitaires. Il a des disciples ici à la Faculté des lettres et sciences humaines. On peut y citer le Professeurs Babacar Diop, Aboubacry Moussa Lam. Au Congo Théo­phile Obenga, dont on connaît la très grande admiration qu’il voue à Cheikh Anta Diop, continue de perpétuer sa pensée. Il y a aux Etats-Unis des instituts, des universités avec des chercheurs qui se glorifient d’avoir traduit les œuvres de Cheikh Anta en anglais et l’enseignement de ses œuvres dans d’autres parties du monde», souligne le Professeur Abdoulaye Elimane Kane, ancien fidèle de Cheikh Anta, qui devint après ministre de la Culture durant le régime socialiste.

Défi de l’unification de l’Afrique en Etat fédéral
L’un des combats phare de Cheikh Anta Diop fut le plaidoyer panafricaniste pour l’unification de l’Afrique en un seul pays. Au­jourd’hui, même si cette question est toujours d’actualité, sa faisabilité reste un défi.  «Il n’y en a  pas beaucoup  qui ont essayé de s’en inspirer. C’était Thabo Mbeki (ancien Président de l’Afrique du Sud) qui a relancé ce qu’on appelle la Re­naissance africaine. A part lui, je ne pense pas qu’on soit dans cette logique au sein des leaders politiques africains. Le Pré­sident Wade a avec quatre autres chefs d’Etat, essayé de théoriser l’unité de l’Afrique. Ils ont créé le Nepad. Cette structure n’était pas fondamentalement l’idée de Cheikh Anta. Ce dernier parlait d’une Afrique libérée et pas d’un continent qui allait tendre la main comme il le fait aujourd’hui pour des financements», précise Baba­car Diop dit Bouba, professeur d’histoire à l’Université de Dakar.
Dans la même logique, et presqu’à la même époque, Kwame Nkrumah au Ghana et des dirigeants comme Patrice Lumumba au Congo Kinshasa, voudront forcer l’idée de l’unification africaine, avec très peu de succès. Ils furent suivis des années plus tard par Thomas Sankara tenteront au Burkina Faso. «Il faut d’abord créer les conditions d’accord qui devront se faire entre les représentants des Etats pour le regroupement. Des regroupements qui permettront de dépasser les dimensions comme la Cdeao, la Comité des Etats d’Afrique centrale. L’A­frique a les moyens de réaliser cela. Il faut aussi utiliser les ressources de l’Afrique qui profiteront aux populations africaines», invite le Pr Madior Diouf, secrétaire général du Rassem­blement national démocratique (Rdn), parti politique créé par Cheikh Anta Diop. Pour M. Diouf, si l’Afrique ne réalise pas ce vœu cher au savant Diop, «les partenaires au développement vont continuer à piller ses ressources».

Son œuvre méconnue de la nouvelle génération
Malheureusement, l’œuvre de Cheikh Anta Diop est aujourd’hui largement méconnue du grand public. Même au sein de l’université de Dakar dont il est le parrain, nombreux sont les étudiants qui ne connaissent pas grand-chose des travaux de cet égyptologue. «Les étudiants n’ont pas accès à ses œuvres», regrette le secrétaire général de l’autre Rnd, Dr Dialo Diop. Pour inverser la donne, lors de la commémoration de sa disparition, jeudi dernier à l’Ucad 2, Dialo Diop et ses camarades ont consacré un livret à la vie et l’œuvre de l’homme. «Nous diffusions ses œuvres. Nous avons contribué, par exemple, depuis plusieurs années, à la création de clubs Cheikh Anta Diop dans tous les établissements d’enseignement secondaire et supérieur du Sénégal, publics comme privés. Nous recevons les responsables de ces clubs pour leur inculquer la connaissance directe de l’idée de Cheikh Anta», insiste M. Diop.
Dans cette perspective de vulgarisation de l’œuvre de Cheikh Anta Diop, le Rnd soutient une pétition lancée par des intellectuels sénégalais au Canada  pour l’intégration de la pensée du savant dans les programmes de l’Education nationale. «Ce processus en cours, nous verrons si l’Etat va prendre ses responsabilités. Nous voulons que de l’élémentaire au supérieur, les travaux du Pr Cheikh Anta soient inscrits au programme. Nous voulons aussi que l’enseignement de la pensée de Cheikh Anta fasse l’objet d’une évaluation, de la même manière qu’on enseigne Descartes, Hegel…», soutient Dialo Diop.

Montrer son œuvre aux générations montantes
Le Pr Abdoulaye Elimane Kane abonde dans le même sens. L’ancien ministre est d’avis qu’il faut un travail de vulgarisation «au sens d’une plus grande proximité, en allant de l’école élémentaire, l’inscrire dans des programmes. C’est cela qu’il faudra faire pour porter à la connaissance du grand public ce que ce savant a fait». Pour M. Kane, l’œuvre de l’enfant de Thieytou est un «héritage considérable et qu’il convient maintenant de faire fructifier en le faisant connaître aux générations montantes qui ne l’ont pas connu physiquement ou ne le connaissent que très peu parce qu’il n’y a pas des formats appropriés de diffusion de son œuvre».
Toutefois, 30 ans après sa mort, on ne va pas dire que l’Etat demeure pressé d’introduire l’œuvre du savant dans les programmes scolaires. Au grand dam de la nouvelle intelligentsia…

 

 

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