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Aujourd’hui, le temps a changé. Le soleil n’a pas osé paraître. Il a disparu. Un air de saison des pluies, avec un ciel nuageux, fait penser en même temps à une nuée de sauterelles qu’au froid qui ne va plus tarder, vu les signes annonciateurs.

Diambéré Khoumba est sobrement habillée ce matin. Malgré la simplicité de sa tenue, le contraste créé entre le blanc de lait de ses vêtements et son teint noir ajoute une splendeur à sa personnalité. Diambéré Khoumba ne peut pas passer inaperçue. De sa couleur d’ébène à la blancheur de ses yeux et de ses dents, de sa démarche provocatrice, aux cliquetis parfois insolents des perles autour de ses hanches, tout pousse à admirer l’épouse de Mocirédin.

C’est pourquoi le pauvre homme ne sort plus jamais de chez lui, préférant s’asseoir sur sa natte de prières et égrener son chapelet, face à sa belle Diambéré. Il lui arrive à plusieurs reprises de « s’oublier », c’est-à-dire d’arrêter de faire tomber un à un les grains de son chapelet. Il faut le regard insistant de la mère de ses deux enfants Taata et Mma Tokhora pour qu’il revienne sur terre et reprenne son exercice favori ces temps derniers, égrener son chapelet. Pour un instant seulement car les yeux du pauvre Mocirédin suivent sa Diambéré Khoumba qui le dévie de la réalité.

 

Même si l’astre du jour ne s’est pas fâché en dardant ses rayons, sa lumière montre qu’il avance dans le temps. Bientôt dix heures et Mocirédin continue de fixer son épouse du regard quand celle-ci lui tourne le dos. Il se décide enfin à chausser ses vieilles babouches usées par les pierres de son quartier « Guidinkhama » et à sortir respirer l’air du dehors.

La rue est bizarrement animée ce matin. Mocirédin ne veut pas s’y attarder parce qu’il a fait une vieille promesse à son ami Mamadou Bakary, le Délégué de quartier de la Montagne Centrale. Avec lui, ils parleront de tout et de rien mais aborderont certainement comme à leur habitude, un sujet important de société.

<<-Comment va mon vieil esclave, lance tout de suite Mocirédin, en enjambant le seuil de la demeure des Traoré ?

-Bienvenue chez tes maîtres à Traorincounda, répond une voix juvénile, celle de Bakary, l’un des fils du chef des lieux ! Mon père est allé en réunion mais fais comme s’il était là !

-Je vais donc devoir partir jusqu’à la prochaine fois car rien de spécial ne m’amène chez vous. Quand tu as des esclaves, il faut souvent leur rendre visite pour connaître leur situation. C’est tout !

-Ah ! Heureusement pour toi, mon père est de retour, dit Bakary.

-Assalamaleykoum ! Que me vaut la visite d’un esclave de si bonne heure ? Est-il venu chercher à manger ou se plaindre d’un quelconque fait, dit Mamadou Bakary en entrant chez lui ?

-Tu sais bien que, vous ayant presque affranchis, je me dois de passer vous voir, régulièrement, ta famille et toi, pour m’enquérir de votre situation. Apparemment tout va à merveille puisque tu fais de l’esprit ! Ce qui m’amène ce matin, Traoré, c’est pour échanger avec toi sur les questions de l’heure de notre pays. Dans les rues, ici comme ailleurs, les gens se lamentent à longueur de journée. Il n’y a pas d’eau, le prix de l’électricité nous étourdit, le pain devient une denrée rare même si ton grand-père vivait autrement, nos routes sont cahoteuses, nos centres de santé manquent de médicaments et de soignants, nos enseignants revendiquent à tout moment, nos femmes se plaignent après chaque retour de marché, la saleté envahit nos cités, l’insécurité règne partout…

-Depuis quand es-tu devenu syndicaliste, Mocirédin ? Tu t’es subitement transformé en belliciste, alors que d’ordinaire tu es d’un tempérament docile, calme. Que s’est-il passé entretemps ?

-Traoré, je ne suis pas belliciste. A la rigueur, j’accepte d’être belliqueux même si je ne vais en guerre contre personne. En tant que citoyen de ce pays, j’ai le droit d’émettre mes idées.

-Est-ce que ma maison est l’endroit le plus approprié, demande Mamadou Bakary ? Je ne suis qu’un pauvre Délégué de quartier. Comment vais-je répondre à tes innombrables sollicitations sociales ? Je ne suis ni Maire, ni Préfet, ni Gouverneur encore moins Président de la République !

-Je le sais mon ami. Penses-tu que je serai reçu par ces différentes autorités dans ma condition de paysan ? Laisse-moi te voir toi, mon Délégué, afin que tu leur transmettes mes revendications. Moi qui te parle, je n’ai pas eu la chance de fréquenter l’école française mais l’on aurait pu m’aider en donnant à tous ceux

qui sont comme moi, des cours d’alphabétisation dans nos langues nationales. Malheureusement, le peu d’espoir qui existait a disparu avec le Secrétariat chargé de l’Alphabétisation et des Langues nationales. Pourtant selon l’UNESCO en 2018, sept cent cinquante millions (750 000 000) de personnes ne possèdent pas de compétences de base en matière d’alphabétisation dans le monde. Dans le dernier recensement de l’ANSD, au Sénégal, en 2013, cinq millions quatre-vingt-neuf mille trois cent treize (5 089 313) sénégalais (comme moi) ne savent ni lire ni écrire dans aucune langue, y compris les langues nationales. C’est alarmant pour un pays qui veut se développer !

-Je ne sais pas d’où tu tiens tous ces renseignements mais tu m’apeures ! Si 5 089 313 personnes sont dans cet état sur les 16 205 125 habitants (ANSD 2019) soit un taux qui donne le tournis : 31,40% d’analphabètes, presque le tiers de la population. Il faut craindre pour l’avenir de notre pays, avec les jeunes qui représentent la majorité des habitants.

-Mais Mocirédin, tes paroles n’ont pas leur place chez moi, pauvre délégué de quartier. Cependant, ce que je peux te suggérer, c’est de profiter des meetings politiques pour partager tes idées, ton point de vue avec non seulement les élus et les autorités administratives, mais surtout avec les populations, principales concernées.

-Je suivrai tes conseils. Sans être politicien, je me mêlerai à eux pour leur transmettre mon « virus », l’amour que j’ai pour mon village, pour mon pays. Puisque tu m’as fait parler sans me donner à manger, je retourne chez moi, auprès de ma Diambéré Khoumba.

-Tu aurais pu embellir les choses en me disant que tu retournes auprès de tes enfants, mais si brutalement, tu me fais honte, Mocirédin ! Merci quand même pour ta visite. Transmets mon bonjour d’abord aux enfants puis à Diambéré Khoumba. Je passerai, à mon tour te rendre visite au cours de la semaine prochaine.

-Merci aussi de m’avoir reçu, Traoré, termine Mocirédin.>>

Idrissa Diarra

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