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La Voix du département de Bakel

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Comme ses prédécesseurs, le président Macron se voit entraîné dans un abîme d'impopularité. Ses traits de caractère et sa méthode de gouvernement y ont une part de responsabilité.
Mais le malaise vient surtout de l'incompatibilité entre une fonction présidentielle quasi-monarchique et un pouvoir nul, la France ayant renoncé à sa souveraineté au profit des instances européennes et de puissances étrangères (États-Unis).

Pour gérer le pays aujourd'hui, plus besoin d'un chef pénétré de son rôle devant l'Histoire. Comme dans les autres pays européens, il suffit d'une chambre d'enregistrement (Parlement)...

Nous avons écrit, le 20 juillet, à propos de l’affaire Benalla : « Pour Emmanuel Macron, il y aura peut-être un avant et un après-Benalla, comme pour Bill Clinton un avant et un après-Monica » (Scandales d’État). De fait, depuis la révélation de l’impunité présidentielle dont a bénéficié le garde du corps d’Emmanuel Macron, tout semble aller de travers à l’Élysée.

Plus rien ne reste de la brillante entrée en fonctions du jeune président, qui semblait, il y a un an, béni des dieux et promis à tous les succès. Oubliées son intronisation royale dans la cour du Louvre, la réception de Poutine à Versailles et la poignée de main virile avec Trump.

Désormais, Emmanuel Macron va de bourde en bourde, depuis la réprimande surjouée à un collégien qui l’avait salué d’un « Manu » familier jusqu’au selfie entre deux voyous antillais, pour le coup franchement irrespectueux et vulgaires. Qu’ont dû alors penser les militaires, dont le chef d’état-major Pierre de Villiers a été congédié comme un malpropre, bien que n’ayant jamais démérité de la République ?

Pris de court par les démissions brutales de deux ministres d’État, Nicolas Hulot (Environnement) et Gérard Colomb (Intérieur), le président a eu besoin de deux semaines pour recomposer l’équipe ministérielle avec des « seconds couteaux ». Dans une déclaration télévisée solennelle et quelque peu lugubre, il a tenté de renouer le dialogue avec ses concitoyens mais tout en affirmant qu’il n’y aurait « ni tournant ni changement de cap ou de politique ».  

Ce naufrage fait suite à celui de Nicolas Sarkozy et François Hollande. Chacun à sa manière a perdu la maîtrise de l’État, le premier par son exubérance primesautière, le deuxième par son insignifiance, le troisième enfin par une forme d’arrogance ou un excès d’assurance.

Ces présidents auraient-ils, par une insigne malchance, des faiblesses qui les rendent inaptes à assumer leur fonction ? Les premiers présidents de la Ve République avaient aussi leurs faiblesses mais elles ne les ont pas empêchés de diriger jusqu’au bout le char de l’État avec plus ou moins de fermeté. Seules les deux dernières années des seconds mandats de François Mitterrand et Jacques Chirac ont été gâchées par une grave crise d’autorité.

Un pouvoir vide de contenu

Plus décisif que les traits de caractère des uns et des autres, il s’est produit depuis les années 1990 un bouleversement qui a transformé la présidence de la République en « mission impossible ».

La France, comme les autres démocraties de l’Union européenne, a fait le sacrifice de sa souveraineté, vidant de leur substance les mandats électifs et en premier lieu celui du président de la République. À quoi peut donc servir dans ces conditions un président qui a plus de pouvoir que Louis XIV (au moins pendant cinq ans) mais n’en peut rien faire ?

En matière de monnaie, politique industrielle et commerciale, droit civil, protection des frontières et citoyenneté, le président et son gouvernement n’ont plus aucune capacité d’initiative. Ils n’en ont pas davantage en matière diplomatique, militaire et stratégique.

- non-politique monétaire :

La monnaie unique a divisé plus que jamais les États de la zone euro. Cette monnaie unique avait été voulue par François Mitterrand. En 1989, attaché à une vision dépassée de l’Europe (il était né en 1916), le président craignit absurdement que l’Allemagne fédérale se détournât de la France et de l’Europe occidentale pour fonder une nouvelle Mitteleuropa. Il crut habile de la retenir en dissolvant le mark dans l’euro, ainsi que le rappelle le philosophe Marcel Gauchet (Comprendre le malheur français).

Dans les faits, cette monnaie unique a eu des effets désastreux sur les économies européennes (Comment la monnaie unique tue l’Europe) : surévaluée au regard de la France et sous-évaluée au regard de l’Allemagne, elle est responsable d’un déséquilibre commercial entre les deux pays qui n’en finit pas de croître.

Faute de pouvoir rétablir l’équilibre par un simple ajustement des taux de change, le gouvernement français en est réduit à promettre des aides aux paysans surendettés pour les détourner du suicide et aider les ouvriers à négocier au mieux leurs primes de licenciement !

Comme par ailleurs, il lui faut combler le déficit de monnaie entraîné par l’excès d’importations, il doit emprunter massivement à l’étranger et se console en se disant que la bonne image des banquiers de Francfort lui permet d’obtenir des taux d’intérêt modérés. On se console comme on peut.

Il n’y a pas là de quoi rehausser le prestige de la classe politique, d’autant que celle-ci s’est très largement faite berner par les promesses de la monnaie unique. On allait voir ce qu’on allait voir : convergence des économies européennes et prospérité pour tous ! On voit surtout que depuis plus de vingt ans, toute la machine européenne n’a plus qu’un seul but : assurer la survie de l’euro envers et contre tout. Adieu à tous les projets mobilisateurs (Airbus, Ariane, Erasmus…). Périsse l’Europe pourvu que survive l’euro !

Au royaume des aveugles, l’actuel président de la République figure parmi les plus… aveugles. N’attendons pas de lui qu’il prenne la mesure des enjeux. Jeune rapporteur de la commission Attali, en janvier 2008, à la veille de la crise des subprimes, il n’avait pas de mots assez durs pour souligner les carences de son pays et écrivait ces lignes dont on mesure aujourd’hui l’ineptie : « L’Italie, le Portugal, la Grèce et plusieurs nouveaux États membres ont (...) mené des réformes courageuses, pour contrôler leurs dépenses publiques, moderniser leur administration, et mieux recruter leurs agents publics. L'Espagne a œuvré pour l'accès de tous à la propriété du logement, dans une économie en quasi plein-emploi » (page 13 du rapport).

- non-politique industrielle et commerciale :

Au milieu des années 1980, les dirigeants européens, au premier rang desquels les socialistes français, se sont convertis à l’idéologie néolibérale apparue peu avant dans le monde anglo-saxon (nous en avons détaillé l’origine et le contenu dans l’Histoire de la Crise européenne, le sursaut des années 1980).

Jouant aux apprentis sorciers, ils ont fait de l’Europe un laboratoire du néolibéralisme, appliquant sans aucune restriction les préceptes de ses idéologues. Aussi bien ont-ils ouvert l’Europe aux bourrasques de la mondialisation sans prendre garde que leurs principaux concurrents gardaient quant à eux de solides protections.

• Les États-Unis usent et abusent de leur puissance militaire et monétaire comme ils viennent une nouvelle fois de le démontrer en reniant le traité avec l’Iran et en obligeant les entreprises européennes à renoncer à ce marché prometteur.

En obligeant aussi le Canada à souscrire avec eux un traité bilatéral de libre-échange, ils transforment le traité commercial entre le Canada et l’Union européenne (CETA) en une passoire. Quel bénéfice les entrepreneurs européens peuvent-ils attendre du CETA dès lors que leurs concurrents étasuniens bénéficient de meilleures conditions douanières au Canada ? Les Européens auront tous les inconvénients du traité et plus aucun des avantages escomptés.

• Faut-il insister sur la Chine ? Cette économie, devenue la première du monde, est aussi la moins libérale qui soit. Toutes les banques et les entreprises stratégiques sont contrôlées par le gouvernement de Xi Jinping.

Grâce aux devises étrangères récupérées par le secteur bancaire d’État et aussitôt prêtées au gouvernement américain, le gouvernement chinois a pu entretenir artificiellement la sous-évaluation du yuan. Ce dumping monétaire lui a permis de favoriser ses exportations et de ravager les industries occidentales à faible valeur ajoutée (L’arme monétaire de Pékin).

Maintenant, il se sert de ses excédents commerciaux pour racheter les entreprises occidentales de haute technologie par l’intermédiaire de ses propres entreprises – même bancales et déficitaires -.

L’Organisation Mondiale du Commerce et l’Union européenne n’y trouvent rien à redire : on ne saurait à leurs yeux entraver la libre circulation des marchandises et des capitaux…

La première application du libre-échange remonte à 1846 (Les échanges au fil de l’Histoire). Après avoir consolidé sa puissance industrielle et maritime par les pratiques les plus protectionnistes qui soient (Actes de Navigation), le Royaume-Uni s’est converti au libre-échange et a convaincu le reste du monde de s’y rallier, ce qui lui a permis d’asseoir sa domination sur l’ensemble de la planète. Au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Le monde est revenu au libre-échange après la Seconde Guerre mondiale, sous l’impulsion des États-Unis. Ayant consolidé leur puissance industrielle par les pratiques les plus protectionnistes qui soient et même par une guerre (guerre de Sécession), ils ont convaincu l’ensemble du monde libre de se rallier au libre-échange, ce qui leur a permis d’asseoir leur domination sur l’ensemble de la planète...

L’entrée de la Chine dans l’OMC marque la troisième application du libre-échange... Pour les dirigeants européens et notamment français, celle-ci ne souffre pas d'exception : pas question de favoriser un champion national ou même européen. Quand un pays (la Pologne) achète des avions américains ou confie à un ingénieriste chinois la construction d’autoroutes financées par des subventions européennes, quoi de plus normal ?

- non-politique étrangère et militaire :

L’irruption de Donald Trump sur la scène internationale a mis à nu l'impuissance de l’Europe et de la France (Le côté obscur de l'empire américain). Le président américain a renié le traité COP21 signé par son prédécesseur et tourné le dos aux engagements environnementaux pris par l’ensemble des autres gouvernements de la planète sans que personne puisse s’y opposer.

Plus fort encore, les États-Unis ont une nouvelle fois enflammé la poudrière moyen-orientale en reniant le traité laborieusement conclu avec l’Iran et en obligeant les entreprises européennes à renoncer à commercer avec ce pays.

Le président Macron, lucide, a perçu la signification de ce geste : « Si nous acceptons que d'autres grandes puissances, y compris alliées, y compris amies dans les heures les plus dures de notre histoire, se mettent en situation de décider pour nous notre diplomatie, notre sécurité, parfois en nous faisant courir les pires risques, alors nous ne sommes plus souverains » (Aix-la-Chapelle, 10 mai 2018). A-t-il agi en conséquence ? Que nenni. Il s’est couché et nous avec. La conclusion est sans appel et Emmanuel Macron lui-même l’a exprimée publiquement : nous ne sommes plus souverains !

Voilà pourquoi les hommes politiques français et le président lui-même n’arrivent plus à se faire entendre. L’hôte de l’Élysée n’a pas plus de pouvoirs qu’un maire de village : il distribue des aides et des permis ; il augmente les taxes ici, les diminue là ; il « fait du social » et place ses hommes aux postes-clé pour assurer son pouvoir et sa réélection.

Paris a abandonné à d’autres (Bruxelles, Francfort, Berlin, Washington…) la grande politique et le domaine régalien : monnaie, échanges commerciaux, politique industrielle, protection des frontières, alliances stratégiques etc.

Mais c'est en oubliant que la « Grande Nation » dispose encore d’un atout majeur : à la différence de la Grèce (pauvre) ou du Royaume-Uni (marginal), elle occupe une position centrale dans l’Union européenne. Sans elle, l'Union disparaît. Si le président français agitait la menace d’un référendum sur le Frexit (sortie de l’Union européenne), les autres dirigeants européens seraient bien obligés de l’écouter avec respect et d'envisager, pourquoi pas ? une Realpolitik respectueuse des intérêts de tous les Européens. 

Joseph Savès,
herodote.net

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